ENJEUX
Le préfixe " psy " introduit un
ensemble de termes qui désignent des disciplines souvent mal différenciées
non seulement pour le public profane mais aussi par un grand nombre de praticiens
de l'une ou l'autre de ces spécialités. Alors que la terminologie
permet de spécifier différents champs théoriques et cliniques
: psychologie, psychiatrie, psychothérapie, psychanalyse... d'autres
difficultés surgissent, comme si les explicitations, d'où qu'elles
viennent, étaient mal venues. Sans doute certaines connotations de ces
champs génèrent-elles un malaise. Le projet
de ce texte est d'éclairer ces difficultés, et le mot " science "
nous servira de boussole pour nous orienter, mettre en lumière des spécificités,
et des différences, entre les disciplines.
Les psychothérapies visent à réduire ou
supprimer une souffrance. Je qualifierai, ici, la souffrance psychique de deux
termes proposés par Cicéron : aegritudo et cupiditas, que
Danièle Robert traduit par " mal-être "
et " manque à être ". Je cite son commentaire
: " il s'agit avec le premier d'exprimer le malaise moral né
d'une perte... avec le second de signifier le regret de ce qui manque pour être
pleinement, le désir lancinant, compulsif d'un vide à combler
".
A l'origine, Freud considérait la psychanalyse comme
une psychothérapie, c'est-à-dire comme destinée à
soulager des souffrances physiques dont les racines seraient psychologiques
: l'hystérie devait trouver ses étayages dans l'histoire subjective
de ses patients. Les symptômes étaient alors envisagés et
du point de vue médical et psychologique. Au fur et à mesure
de son développement, la psychanalyse a élargi son champ en questionnant
la pathologie psychiatrique, de laquelle s'infère la notion de normalité,
et en attribuant d'autres fonctions à la nosographie. Le symptôme
cesse de se lire sur le corps du " malade " : il se lit
dans le mode d'expression de la plainte. La nosographie n'a plus, dès
lors, pour fonction de différencier le normal et le pathologique, puisque
chaque " sujet " est le fruit d'une histoire - grande et
petite - dont les nombreux orages inscrivent des blessures plus ou moins vives
et explicites dans la quotidienneté des mots et des actes de la vie.
Avec le concept " d'après-coup ",
la psychanalyse s'est intéressée aux racines de la subjectivité,
au point d'élargir son interrogation à des thèmes jusqu'alors
abordés par des théologiens, des philosophes, des politiciens,
des artistes..., proposant un nouveau regard sur " le malaise dans
la civilisation ". Dans cette perspective, l'objet de la psychanalyse
n'est pas de formuler une " conception du monde ", mais
de mettre à jour celle que chacun se formule en silence, de repérer
les fonctions qui lui sont dévolues et d'élaborer la façon
dont les représentations qui modèlent la réalité
génèrent, dans le même mouvement, inhibition, symptômes,
angoisse, démarche de connaissance et création.
La question peut se poser de savoir si de telles élaborations
appartiennent au registre des croyances, ou sont le fruit
d'une approche susceptible d'être confrontée à celle des
sciences. Répondre à cette question implique de développer
certains préalables, afin de tenir compte des ambiguïtés
et des présupposés insus que chacun transporte avec lui.
Sciences dites " exactes " et sciences
dites " humaines "
Le public reconnaît que l'acquisition des " savoirs "
(concepts, références et modes opératoires) pour certaines
disciplines nécessite des efforts d'apprentissage, et du temps. Ces " savoirs "
ne sont donc pas considérés comme constitués de données
immédiatement accessibles à la conscience. Par contre, pour d'autres
disciplines, affectées au registre des sciences dites humaines, chacun
estime être plus ou moins concerné et avoir son mot à dire
- à juste titre : ces disciplines comportent, en effet, une dimension
subjective explicite, qui implique de tenir compte des singularités en
regard de propositions qui ambitionnent d'accéder à un statut
universel.
Les sciences humaines s'appuient sur des textes d'auteurs,
parfois vénérés, qui constituent des références,
des étayages empreints de subjectivité. Le
statut d'une référence, même prestigieuse, dans le domaine
des sciences humaines, est différent de celui que revêt une preuve
- objective - dans les sciences expérimentales. Cette particularité
justifie que ces références ne font pas l'unanimité : elles
sont assimilées à des convictions intimes, des croyances, issues
d'une certaine façon de " lire " ou " d'interpréter "
le monde, en lui affectant " un sens " - qui peut faire
école.
Dans les sciences humaines, les énoncés de références,
qui tiennent la fonction de savoirs, sont souvent assimilés à
des opinions d'auteurs, qui n'ont trouvé leur renommée que parce
qu'un public (lecteurs, élèves, disciples...) a été
intéressé, séduit, convaincu, " converti ".
Tout se passe comme si des opinions singulières dun auteur
dont le prestige éventuel confère à sa production le statut
de référence pouvaient être assimilées à
des croyances. Cette démarche, qui nest pas inintéressante
pour la réflexion, suscite souvent un effet contraire, comme si partager
une croyance avec d'autres conférait à cette croyance une " valeur ",
comme dans les religions où il n'est pas question de soumettre un énoncé
de référence à l'épreuve de la critique ou de
l'expérimentation.
Le modèle est important et occasionne de nombreux malentendus,
non seulement à propos de la psychanalyse mais aussi à propos
de ce que des auteurs qualifient de " sciences molles ".
Cela renforce la nécessité de préciser et de discriminer,
avec un souci de clarté, les enjeux spécifiques de la psychanalyse
de ceux des psychothérapies. Nous y reviendrons après avoir dégagé
le concept de science de certains présupposés.
EVOLUTION DU CONCEPT DE SCIENCE
A partir du XVII° siècle, l'usage du terme de science
a introduit une révolution dans les mentalités, en imposant certaines
contraintes, certaines exigences précises, qui devaient être honorées
pour qu'une discipline puisse être affectée ou non à ce
registre. Rompant avec l'avis d'autorité qui jusqu'alors faisait " loi ",
la science a pris en compte des critères autres que ceux de la foi, en
cherchant à fonder des énoncés " objectifs ",
indépendants de quelque auteur que ce soit : quiconque en situation d'observer,
d'expérimenter dans des conditions " identiques "
devait désormais pouvoir soit formuler des conclusions " identiques ",
soit modifier avec pertinence des énoncés qui n'auraient jusque-là
pas pris en compte tel ou tel aspect.
Le débat scientifique n'est pas supposé opposer
des personnes, mais des raisonnements - fondés sur des paramètres
indépendants des personnes. Ces paramètres tiennent la fonction
de " tiers " entre les personnes, et c'est au nom
de ce tiers - et non au nom du roi, de la république, des textes sacrés
ou de l'institution qui en serait la gardienne - qu'une proposition est estimée,
ou non, recevable. Différents protocoles, concepts, instruments
peuvent tenir la place de ce tiers : la description dun fait ou dun
ensemble de faits structurés entre eux, l'expérimentation, la
comparaison... la mesure et le calcul.
L'usage du mot " science " au singulier
renforce, implicitement, l'idée que toutes les disciplines scientifiques
seraient régies par des lois communes, qu'il suffirait de définir
pour disposer de critères rigoureux à partir desquels il serait
possible de discriminer, de trancher : telle ou telle discipline appartiendrait
ou n'appartiendrait pas au champ de la science. Or, cette alternative ne
peut plus être résolue depuis que les notions de mesure, de quantification,
de répétition, de prévisibilité, d'objectivité,
de fait... ont perdu leur valeur référentielle exclusive.
Pour ceux qui tiennent à distinguer les sciences dures
des sciences molles, on peut rappeler que la physique (qu'il s'agisse de thermodynamique,
de physique quantique, de physique des solides) fait appel à différentes
formes de la mathématique : topologie, équations non linéaires...
Ces formes permettent l'étude de " singularités ",
de fractales... tout en étant dégagées de toute idée
de mesure .
Heureusement, ces avancées n'excluent pas l'humour :
les ravages susceptibles d'être engendrés d'un continent à
l'autre par un mouvement d'aile de papillon, l'usage permanent des pourcentages
sans considération des règles les plus élémentaires
de validation statistique, les prédictions des sciences économiques
qui envahissent le champ social, et dont la rigueur et la pertinence ne s'appliquent
qu'au passé, le concept d'observation ou de fait en psychologie expérimentale,
ou la façon dont les physiciens remodèlent leurs conceptions de
l'espace, de l'énergie, de la distance, de la vitesse et du temps selon
les " nécessités ", en particulier celle d'expliquer
le big bang.
Chaque discipline dispose, aujourd'hui, de critères
spécifiques de validation de ses énoncés, et nul ne peut
dire avec pertinence qu'une démarche est ou n'est pas scientifique dans
une discipline qui lui est étrangère, dès lors que des
spécialistes de la discipline acceptent de valider cette démarche.
Que les critères universaux susceptibles de définir
ce qu'est ou ce que n'est pas une science en général aient cessé
d'exister implique un changement dans la façon de considérer les
différentes disciplines. Or, un changement de mentalité - de paradigme
- ne se réalise pas sans réticences, sans résistances ;
il est cependant plus aisé de repérer la façon dont s'est
opéré progressivement un changement de paradigme dans le passé
que la façon dont émerge dun nouveau paradigme qui n'est
jamais immédiatement perçu par tous.
Ces remarques, rappelons-le, sont destinées à
justifier l'assertion selon laquelle il n'est plus possible, aujourd'hui, de
désigner des critères - universels, acceptables par les spécialistes
de toutes les disciplines - qui permettraient de départager l'appartenance
ou la non-appartenance au registre de " la science " - chaque
discipline disposant, pour elle-même, de critères de validation
spécifiques .
Il nous revient, alors, d'essayer de penser certaines différences,
afin d'étayer, d'évaluer des affirmations péremptoires
en les soumettant à la question.
SCIENCES ET NOMINATION
Un premier point de polémique doit être élucidé
: il n'existe pas de science de l'observation. Toute observation ne donne accès
au savoir que par le biais d'une nomination. Un savoir sur la cellule, par exemple,
est inséparable de la nomination de ses éléments : membrane,
cytoplasme, noyau, vacuole, mitochondrie... Une nouvelle acquisition dans le
champ du savoir, " une trouvaille ", n'advient à
l'existence que lorsqu'elle peut être nommée - ce qui la rend transmissible.
L'usage de la théorie du signe saussurien peut nous
aider dans notre démarche de réflexion destinée à
différencier la fonction du savoir dans les sciences et dans la psychanalyse.
Le signe saussurien peut être figuré sous forme
d'une fraction : S/s. Il est à souligner toutefois que cette " fraction "
est dégagée de toute fonction mathématique, puisque le
numérateur et le dénominateur sont " irréductibles "
lun par lautre : ils ne représentent que des valeurs
qualitatives.
Au numérateur, le signifiant tient une valeur
exclusivement phonétique. Il a la valeur d'un bruit discriminant d'autres
bruits, d'autres signifiants. Il est porteur d'une différence sans avoir
de signification propre.
Au dénominateur, le signifié tient une
valeur qui indique une ou des significations singulières ou collectives.
Un même mot peut avoir plusieurs significations : par exemple, le mot
" cellule " ne désigne pas la même chose selon
que l'on se situe en biologie, dans un parti politique, ou dans un univers carcéral.
Chaque discipline dispose d'un certain nombre de mots qui tiennent
une valeur opératoire particulière dans cette discipline, alors
que ces mêmes mots peuvent revêtir d'autres valeurs opératoires
ou d'autres significations dans d'autres disciplines.
La psychanalyse porte son attention essentielle sur les signifiants,
affectés d'une fonction érogène, noués entre eux,
dans des chaînes qui rendent impossible l'isolation d'un signifiant par
rapport à son antécédent et à son conséquent
- ce qui attribue à chaque signifiant une valeur singulière radicale.
La valeur prévalente du signifiant par rapport au signifié
ne se rencontre pas exclusivement dans la théorisation psychanalytique.
Les mots d'un poème à la fois ont une valeur musicale, à
la fois suscitent chez l'auditeur ou le lecteur des associations avec d'autres
mots, d'autres signifiants, qui ouvrent d'autres portes...
Les sciences privilégient essentiellement le signifié.
Dans une discipline donnée, quand un signifié
est spécifié, il peut acquérir le statut de concept, pour
lequel le signifiant ne fonctionne que comme un indicateur quelconque destiné
à faire entendre le signifié dans tout son éclat. Comme
si le signifié ou le concept pouvait accéder au statut de l'Idée
- rêve platonicien - jamais, toutefois, suffisamment épurée
de ses ombres - métaphore du langage -, qui ne cessent de rappeler la
présence de l'homme dans sa production de savoir : c'est l'homme qui
décrit l'univers, et non l'univers qui se décrit en empruntant
le langage des hommes.
DISCRIMINANTS SPECIFIQUES DE LA PSYCHANALYSE PAR RAPPORT AUX
DISCIPLINES DITES SCIENTIFIQUES
Nous examinerons dans ce chapitre les paramètres qui
permettent de comparer différentes disciplines vivantes - qui consacrent
une part de leurs activités à la recherche - sans pour autant
entrer dans le détail des méthodologies et des concepts spécifiques
à leurs démarches.
J'attribuerai à ces paramètres - arbitrairement
réduits ici au nombre de cinq - la valeur de critères discriminants
pour positionner les " sciences " et la " psychanalyse "
en mettant l'accent sur les différences.
1. L'objet
L'objet d'une discipline constitue aussi son vecteur : il n'est
pas simple à formuler, car, paradoxalement, s'il oriente le cadre d'un
savoir, il en est en même temps une production. Ce cadre, en effet, préexiste
à toute question relative à lobjet dans la discipline, à
ses buts.
Une fois formulé, l'objet impose à son tour un
certain nombre de contraintes, qui contribuent à délimiter autrement
le cadre du savoir, dont la pertinence est, rétroactivement, sans cesse
réévaluée.
Cet objet comporte, pour chaque discipline, au moins deux dimensions
inséparables :
a) un aspect général, qui
est sa dimension imaginaire propre à mobiliser les passions, les
vocations et les enthousiasmes : découvrir les secrets de l'univers,
du rêve, de la pensée, de la connaissance...
Le profane ne connaît d'une discipline, en général,
que cet aspect à partir duquel il évalue s'il aurait pu y
trouver lui-même quelque attrait...
La psychanalyse n'échappe pas à la formulation
d'un objet imaginaire souvent méconnu par ses propres praticiens
même si les énoncés relatifs à lobjet de
cette discipline sont pertinents. Nul ne semble reconnaître dans des
énoncés théoriques les enjeux subjectifs qu'ils recouvrent
au cas par cas : découvrir les secrets de l'inconscient, élucider
l'objet du désir, formaliser le mathème de la psychanalyse,
faire la théorie de la didactique...
b) un aspect spécifique et limité.
La médecine a accédé au statut
de " science " en limitant son objet à la maladie.
Son herméneutique aujourd'hui considère les signes
strictement à travers une nomenclature qui permet l'établissement
du diagnostic... Toutefois, la médecine na pas pour autant
renoncé à quelques " pouvoirs " qui en
font, aussi, un art. Cest, en effet, le terme dart qui inscrit
la trace survivante de la fonction sorcière du médecin : la
personne du médecin compte, au moins, autant que son savoir,
ne serait-ce que pour " convaincre " son malade de suivre
ses prescriptions.
D'autres exemples peuvent être évoqués
: identifier les médiateurs chimiques intervenant dans un mécanisme
physiologique, décrypter un élément du code génétique,
dénombrer les particules de la matière et spécifier
le potentiel énergétique engendré dans telle ou telle
réaction physique ou chimique, élucider la non-conformité
locale d'une théorie pourtant valide dans des circonstances plus
générales, ou réciproquement...
A de très rares exceptions près, dans la psychanalyse
la demande initiale est une demande de soins. Le patient emprunte comme modèle
de sa demande le seul qui soit connu : il interpelle le savoir d'un spécialiste.
C'est, strictement, dans sa manière d'accueillir la demande que le psychanalyste
établit le cadre et les conditions qui permettront la mise en place d'un
processus de subjectivation de la demande, en élevant le signifiant à
la dignité dune énigme.
L'objet de la demande se révèle difficile à
formuler, et est remis à l'horizon d'une quête... qui devrait aboutir
en fin d'analyse. Cet objet ne peut se dire mieux que par une lettre, Lacan
le spécifie " objet a ". Cet objet du désir
se déduit des avatars de la demande sans cesse déplacée
dans la chaîne des signifiants : dans le langage où il occupe une
place incontournable.
2 - La trouvaille
Une recherche dans les sciences peut ou non aboutir, confirmer
ou infirmer une ou des hypothèses qui se positionnent nécessairement
par rapport à l'objet d'une discipline. Aboutie ou non, une recherche
contribue à étayer le cadre du savoir. Aboutie, la recherche offre
une " trouvaille " susceptible de réveiller l'intérêt
du public, qui " évalue " les sciences par rapport
à ses croyances et aux technologies qui remodèlent son cadre de
vie. La trouvaille survient soit à l'aboutissement d'un protocole expérimental
qui met à l'épreuve une hypothèse, soit par hasard ou par
erreur. Elle est toujours affectée d'une dimension
imaginaire qui se décline de différentes manières : par
rapport au bien et au mal, et dans l'attribution d'une sorte de vertu magique
au " savoir ", celle de réduire l'ignorance - alors
que chaque " trouvaille " démultiplie les bords du
réel et de l'inconnu autour d'elle.
Si, dans les sciences, les trouvailles inscrivent une " réalité "
nouvelle destinée à être partagée par d'autres, dans
la psychanalyse, elles instaurent un nouvel éclairage sur une réalité
subjective qui peut très bien être imperceptible et sans partage
pour d'autres qui vivent à proximité. Il est difficile,
en effet, de saisir qu'un drame affectif prolongé de nombreuses années
puisse trouver une résolution en une phrase qui comporte un mot " quelconque "
prononcé comme par hasard.
3 - Le cadre du savoir
Le cadre du savoir est constitué pour chaque discipline
d'éléments théoriques et pratiques. Il thésaurise
un état du savoir acquis après maintes difficultés dont
la résolution progressive aura permis, avec tâtonnements, d'établir
les protocoles et les trouvailles qui sont exposés, une fois aboutis,
comme s'ils étaient " évidents ".
Je vous propose quatre points de repère pour différencier
les sciences et la psychanalyse en prenant appui sur le rapport signifiant /
signifié.
. Si les sciences aspirent à une logique du signifié
pour laquelle le signifiant n'est que le substrat arbitraire sonore de la différence,
la psychanalyse, tout au contraire, tente d'élaborer une logique du signifiant,
en donnant à ce dernier un statut quelque peu différent de celui
fondé par Saussure. Comme laccès au langage, pour l'infans,
sinscrit dans le développement de sa sexualité, langage,
savoir et sexualité sont noués sans séparation possible.
Dans cette articulation, la psychanalyse attribue à un signifiant non
seulement une fonction différentielle qui le spécifie et
le distingue dun autre, mais aussi et surtout, une valeur érogène.
. Le nom d'un auteur a valeur de signifiant. Dans les
sciences, ces noms constituent des repères historiques qui ponctuent,
dans une chronologie, diverses acquisitions dans le champ du savoir. Ils peuvent
être ignorés, du moins oubliés, car ce qui importe tient
au savoir produit : nomenclatures, formules et méthodes. Si les noms
ont une valeur indicative pour des historiens de la discipline, pour les praticiens
seules comptent les fonctions opératoires du savoir reçu.
Dans la psychanalyse, au contraire, nul ne saurait se passer
du nom de Freud qui a attribué à l'inconscient des fonctions spécifiques.
La psychanalyse a été " inventée "
et nommée par lui. Les psychanalystes qui lui ont succédé
ont mis l'accent sur certains aspects de leur discipline. Leur oeuvre de théorisation
traduit un certain mode de rapport à la psychanalyse, différent
pour chacun, et est inséparable de leur nom propre. Parmi ces noms, celui
de Lacan mérite d'être souligné tout particulièrement
dans ce travail, car ses théorisations, si elles rebutent certains lecteurs,
permettent de clarifier de nombreuses difficultés dans les textes de
Freud et de réfléchir, justement, sur le statut comparé
des sciences et de la psychanalyse.
. Dans les sciences, l'expérimentateur disparaît
derrière son expérience, qui devrait être " reproductible "
ou " contrôlable ", dans ses différentes phases,
par quiconque " formé " dans cette discipline.
Il en est tout autrement dans la psychanalyse : toute cure
constitue un protocole expérimental où s'éprouve - d'une
manière radicale - la subjectivité de chaque analysant. Le psychanalyste
lui-même interfère avec sa propre subjectivité, dans sa
façon d'écouter et d'intervenir, par exemple en soulignant comme
énigme tel signifiant du discours de son analysant plutôt que tel
autre.
. Dans toutes les disciplines dont le nom commence par
le préfixe " psy ", tout écart par rapport
à une norme peut prendre le nom de symptôme ou de maladie : compulsion,
névrose, hystérie...
Dans la psychanalyse, le symptôme n'a pas la même
identité qu'en psychiatrie : il est langagier, il tient à la manière
d'énoncer le texte d'une plainte, et non à l'objet de la plainte.
Par ailleurs, les termes relevant apparemment d'une nosographie commune ne désignent
pas les mêmes entités dans ces deux disciplines : dans la psychanalyse,
la nosographie propose des repérages sur certaines façons d'habiter
le monde, et le départage entre le normal ou le pathologique n'y a pas
de pertinence.
En conclusion, il apparaît que le privilège donné
soit au signifié soit au signifiant permet d'établir une distinction
spécifique de la psychanalyse par rapport à toutes les autres
disciplines : les disciplines scientifiques, par exemple, aspirent à
extraire du " réel " une succession de nominations
- dans le champ du signifié - dont la valeur serait universelle, alors
que la psychanalyse aspire à permettre l'émergence de nominations
- dans le champ du signifiant - dont l'agencement est radicalement singulier.
Dans ce sens, c'est le " réel " du discours de chaque
analysant qui est mis à la question, en tant que ce réel articule
une dimension collective - le langage appartient à tout le monde quelle
que soit la langue -, et une dimension singulière à travers le
rapport spécifique dont chaque un est façonné et divisé
par le langage, dont les limites harcèlent, sans cesse, tout fantasme
de maîtrise.
Le savoir du psychanalyste ne vise pas à répertorier
chaque demande comme un cas dans une nosographie, mais à permettre à
son analysant dentendre l'inouï comme une émergence
de sa propre parole.
Cette fonction du savoir ne permet pas au psychanalyste de
se prévaloir d'une position d'expert dans sa discipline et dans la cité.
Si la logique des énoncés scientifiques se situe
dans le champ du signifié, il convient toutefois de ne pas oublier que
le savoir et le langage sont liés, et que quiconque parle - même
en faisant référence à un savoir - fait usage de signifiants
plus ou moins érotisés.
Par ailleurs, si le champ de la psychanalyse investit dune
manière privilégiée la dimension du signifiant : les polysémies,
les connotations
, ses théoriciens aspirent à une rigueur
qui permette à des auditeurs ou des lecteurs un peu avertis de reconnaître
si des énoncés sont rigoureux ou pertinents ou si un prétendu
" auteur " raconte nimporte quoi. Cette pertinence
ou cette rigueur tiennent à une façon de concevoir lécriture.
Celle-ci peut emprunter différents styles. Elle reste toutefois ferme
sur certaines exigences, en particulier celle de la non-contradiction entre
différents usages dun concept en différents lieux dun
texte, à moins den fournir lexplication. Dans ce cadre, les
propriétés du signifiant sexposent dans une écriture
pour laquelle la fonction critique reste une expression de la pensée
qui fait appel, aussi, à la dimension du signifié.
4 - Le chercheur
Dans les sciences, le chercheur est un spécialiste,
et son statut le situe à la pointe de sa discipline, dont mieux que tout
autre il connaît les dernières avancées, et certains points
de butée qu'il se propose d'explorer. En France, le chercheur est une
personne " éminente ". C'est aussi un expert qui
juge, valide ou critique des énoncés produits dans son champ.
Son statut vis-à-vis de ses collègues d'autres domaines, et éventuellement
des médias, contribue à valider en retour sa propre discipline
vis-à-vis du public.
Dans la " position paranoïaque de la connaissance ",
évoquée par Lacan, la position subjective du chercheur ne relève
pas d'une psychopathologie. Si chacun sait que ce sont les hommes et non pas
les objets inanimés qui parlent, et qui posent des questions, il se trouve
parfois qu'après avoir longtemps travaillé sur un " objet "
difficile à cerner, un chercheur se sente mis en demeure par son objet,
comme si ce dernier exigeait qu'il lui soit rendu des comptes.
Quun chercheur se sente ou non dans cette " position
paranoïaque de la connaissance ", qu'il soit habité par
un désir d'apprendre, de découvrir, qu'il cherche ou non à
se délecter d'une image de lui-même, d'honneurs reçus ou
attendus, il ne cesse de porter témoignage de ses enjeux subjectifs toujours
présents. Nul ne peut explorer ces enjeux, sauf le chercheur lui-même
s'il en soutient la demande auprès d'un psychanalyste. Dans ce cas, il
devient analysant, c'est-à-dire qu'il saisit une nouvelle orientation
de recherche en prenant comme objet d'étude sa propre subjectivité
matérialisée dans les signifiants qu'il déploie pour faire
entendre sa demande.
Si le psychanalyste est préoccupé de recherche,
comme nous venons de l'évoquer, si dans un premier temps il peut faire
figure de spécialiste ou d'expert vis-à-vis de ses analysants :
ce n'est pas lui qui est en position de chercheur dans " une cure ",
mais l'analysant. C'est l'analysant qui est titulaire d'un savoir insu, qu'il
revient à la cure de faire émerger.
Ce rapport au savoir représente une telle subversion
du modèle établi que rares sont ceux qui acceptent même
d'envisager qu'une telle chose puisse exister. C'est souvent ce qui explique
que le processus de la cure, à peine esquissé, soit détourné
par certains praticiens qui se réclament pourtant de la psychanalyse.
Ces détournements se produisent, en toute inconscience de cause, au nom
de convictions moïques rationalisées sous le masque de bonnes intentions
: l'exigence de l'aide à apporter, la nécessité d'accélérer
une démarche, de la rendre plus " efficace "...
5 - La communauté des chercheurs et la société
Si une communauté de spécialistes est seule habilitée
à légiférer sur la pertinence des énoncés
produits dans son champ de savoir, cela exclut que les chercheurs aient à
soumettre leurs énoncés à des citoyens comme s'il s'agissait
d'opinions susceptibles d'être mises aux voix pour être validées.
Si se trouver dégagé du jugement social offre quelque liberté
pour réfléchir, il ne faut pas s'illusionner sur la bienveillance
d'une communauté d'appartenance. Dans toutes les communautés,
les déviants sont mal supportés, surtout ceux qui, par leur talent,
remettent en cause certaines notions qui passaient pour définitivement
établies : Prigogine, par exemple, n'a été protégé
de la violence des cabales lancées contre lui, par ses propres pairs,
que grâce au prix Nobel.
Si la pertinence des énoncés produits au sein
de chaque discipline est indépendante des sociétés - démocraties,
dictatures, royaumes -, ces sociétés sont toutefois " touchées "
par certains énoncés qui semblent leur porter crédit ou
discrédit : la psychiatrie a joué un rôle particulier en
Union Soviétique ; par contre, en Roumanie, Ceaucescu en a réduit
le champ d'application à des statistiques ; dans le même mouvement,
il a supprimé les études universitaires de psychologie et éradiqué
le terme de paranoïa de toute publication nationale.
L'établissement des DSM exclut " hystérie "
et " inconscient " de leur terminologie au nom d'une exigence
de scientificité, qui serait définie par des critères précis
- mais dont la validation " promise ", sur
le mode religieux, est toujours remise à plus tard. Dans ce cadre, les
déclarations relatives à des exigences de scientificité
fonctionnent comme des slogans publicitaires qui poursuivent d'autres enjeux
que " scientifiques " : certaines conceptions de l'homme
- à travers le statut donné au symptôme - et de l'économie
libérale appliquée au marché du médicament.
La psychiatrie, toutefois, n'est pas la seule discipline utilisée
pour servir de caution à telle ou telle idéologie. Un chercheur
est lié - consciemment ou non - aux discours de référence
concernant le bien et le mal, le juste et l'injuste, le beau et le laid dont
se trame son environnement, même si sa fonction " scientifique "
consiste à les situer et à les analyser, comme en sociologie.
En ce sens, chaque citoyen, chercheur ou non, est tributaire d'une " conception
du monde ", que les philosophes désignent du terme d'idéologie.
Le chercheur n'est " indépendant " que d'une manière
toute relative ; il est inscrit dans différentes communautés d'appartenance
: des autres chercheurs au sein d'un laboratoire, d'un organisme de recherche,
d'une " cité "... qui attribue budgets et revenus,
confère statuts et possibilité de se faire connaître et
d'exercer. Ces aides impliquent certaines contraintes, dont il n'est pas toujours
possible de se libérer sans courir certains risques, imaginaires ou réels,
de perdre certains bénéfices, acquis ou escomptés.
Une idéologie n'est pas instaurée délibérément
par un individu, ni un groupe de pression. Toutes les disciplines sont susceptibles
de subir l'influence de l'idéologie qui imprègne - dans le langage
même - la façon dont les hommes d'une société se
représentent le monde.
L'idéologie imprègne la dimension générale
de l'objet, sa dimension imaginaire, moteur de toute recherche fondamentale
et appliquée.
En génétique, l'affaire Lyssenko fut particulièrement
exemplaire. Cette affaire qui paraît, aujourd'hui, caricaturale, masque
des aspects complexes derrière de vraies questions techniques et scientifiques
contemporaines : l'établissement de la carte du génome humain
; la conception, la production et l'exploitation de nouvelles sources d'énergie
; la nourriture et les O.N.G. ; les déplacements, les communications
et Internet ; la reproduction ; la douleur et la compliance des malades dans
un système de soins...
Un spécialiste est aussi un citoyen. S'il doit se prononcer
à propos d'une autre discipline que la sienne, il ne pourra émettre
que des " opinions ", et non des avis éclairés
concernant cette autre discipline. Il est cependant mieux averti que quiconque
des difficultés générales de la recherche, et de la nécessité
permanente de faire " valoir " chaque discipline spécifique
dans la cité. Ce savoir implique une certaine solidarité " transdisciplinaire "
sur le mode sociologique qui définit des appartenances à un corps
social.
Dans la psychanalyse, le praticien est rémunéré
par l'analysant, qui soutient ainsi sa demande sans faire appel au tiers payant,
même si certaines cures peuvent être amorcées par ce biais.
L'analysant peut alors énoncer ses croyances, ses plaintes, ses enjeux
sans que ceux-ci soient cautionnés par un psychanalyste de la cité
qui en incarnerait les valeurs. Toute cité est, en effet, porteuse d'une
idéologie insue, sous couvert de valeurs et de grands principes partagés.
Rappelons que la pratique analytique ne consiste pas à injecter du signifié
dans une cure, mais à faire émerger des signifiants en jachère,
signifiants que le psychanalyste ne découvre que lorsqu'il les entend.
Dans cette démarche, l'analysant peut éprouver son rapport singulier
au collectif à travers ce que Freud avait annoncé dans un texte
intitulé : " Malaise dans la civilisation ", qui,
comme tous les grands textes, maintient avec le présent une inquiétante
familiarité.
PSYCHOTHERAPIES ET PSYCHANALYSE
Le projet de ce texte n'était pas de proposer des évaluations
comparatives entre les démarches psychothérapeutiques et la démarche
psychanalytique, mais d'éclairer des différences pertinentes.
Nul ne niera l'importance imaginaire convocatrice de certaines
revendications : le " droit à la santé ",
à une plus grande justice pénale et sociale, le droit à
l'éducation, au bonheur, à la jouissance personnelle ou partagée,
aux lendemains qui ne devraient pas déchanter... tant il est vrai que
ces " manques " - aegritudo et cupiditas - peuvent faire
souffrir.
Différentes propositions " thérapeutiques ",
traditionnelles ou récentes, se proposent pour réduire
une part de la douleur subjective, et des praticiens spécialisés
y parviennent pour certains patients dont ils s'occupent, tant il est vrai que
s'occuper de quelqu'un - quelle qu'en soit la manière - provoque des
effets parfois surprenants (qu'ils soient positifs ou négatifs).
Ces " thérapies " se réclament
toutes de théorie et de pratiques. Les théories soit sont empruntées
à des traditions régionales, ethniques ou religieuses, soit sont
proposées par des praticiens qui - d'une manière ou d'une autre
- ont fait valoir leur point de vue autour d'eux, parfois dans des publications.
Or - et cela n'est un secret pour personne -, même lorsque la spécificité
de la discipline et les enjeux poursuivis ont été formulés,
la lecture montre que le cadre théorique de ces pratiques est souvent
d'une remarquable pauvreté. Elles se légitiment souvent du " pragmatisme ",
comme si cette " théorie " avait la vertu d'exorciser
la tâche de réfléchir. Ce pragmatisme vise à focaliser
l'attention sur " des effets thérapeutiques ", qui
ne doivent surtout pas êtres questionnés, tant il est affirmé
avec insistance que ces effets sont criants. Les " protocoles "
ou les procédures sur lesquels l'accent est mis sont, en fait, des " rituels ",
qui se pratiquent dans des relations singulières ou en groupe.
Les personnes souffrantes sont conviées par un ou plusieurs officiants
- en paroles ou en actes - à des sortes de cérémonies,
sous la responsabilité d'un " sachant ", dont la
pratique n'aspire à aucune confrontation avec les sciences, même
si lofficiant évoqué plus haut est titulaire dun diplôme
de docteur en médecine ou de docteur es
Ce " sachant "
se positionne, laïc ou non, en tant que chaman ou sorcier, en tant qu" hommes
médecine ", comme si le " manque à être "
- inscrit dans le rapport au langage - pouvait être aboli, comme s'il
était possible de guérir du désir lui-même - qui
fonde l'humanité. Il propose sur le modèle des religions classiques,
de nouvelles croyances style new age, un nouveau salut, et l'appartenance à
des groupes partageant des idéaux revisités, réactualisés
par des " promesses " et des " guérisons ".
Dans ces démarches, les sectes trouvent leur part de marché tout
autant qu'une opportunité de revendiquer la tolérance envers leurs
conceptions du monde, du bien, du mal, de l'équilibre psychique et de
la santé.
Nombre de pratiques " psychothérapeutiques "
actuelles se positionnent pour ou contre la psychanalyse. Or, quelle que soit
la nature de ce positionnement, ces pratiques ne sauraient être confondues
avec celle de la psychanalyse. Elles sont radicalement autres, du fait de la
position spécifique du psychanalyste - dans son rapport à la demande
de son analysant et au savoir : un psychanalyste n'est ni un " expert "
ni un " sachant ", et ne se fait pas non plus passer pour
tel. C'est ce qui explique en général la discrétion de
ses interventions publiques.
La psychanalyse - qui se réfère à Freud
et à Lacan - ne propose aucune conception du monde, quelles que soient
les affirmations de ses détracteurs qui ont, sans doute, de " bonnes
raisons " à faire valoir pour soutenir le contraire. Elle offre
une possibilité pour chaque analysant de décoder les présupposés
et les croyances tapis dans ses propres enjeux. Ce quelle promeut est
la dimension du " sujet ", qui ne peut être appréhendé
que dans son rapport au langage et au désir, dans un travail de
longue haleine.
Les psychothérapeutes qui considèrent les symptômes
comme des malaises à supprimer ou à atténuer sont
fortement enclins à croire quil sagit de victoires dues à
leur discipline ou à leur talent personnel, lorsquils obtiennent
ces résultats quils aiment à faire connaître, même
lorsquils sont transitoires. Les psychanalystes sont beaucoup moins bons
publicitaires car ils sont extrêmement réservés quant à
lévaluation de ces " résultats ", même
si, dans la cure analytique, certains symptômes disparaissent parfois
très rapidement. Il ne sagit, pour eux, ni de valoriser ni de mépriser
ces effets : un symptôme peut " se convertir "
ou en masquer un autre. Ce qui leur importe, en particulier, est de maintenir
une attention constante sur les déplacements de parole qui privilégient
les fonctions dévolues à ces symptômes, plutôt
que sur les symptômes eux-mêmes qui se maintiennent un temps
plus ou moins long et laissent place à dautres questions.
Mars 2001
published at http://www.apres-coup.org/ the Web site of Après-Coup Psychoanalytic
Association
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